28/12/2007

La mécanique du coeur

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Morceaux Choisis

Premièrement, ne touche pas à tes aiguilles. Deuxièmement, maîtrise ta colère. Troisièmement, ne te laisse jamais, au grand jamais, tomber amoureux. Car alors pour toujour à l'horloge de ton coeur la grande aiguille des heures transpercera ta peau et la mécanique du coeur sera brisée à nouveau.

Ce prestidigitateur que certains disent de génie vient me donner un cours de sorcellerie amoureuse pour m'avouer en fin de parcours que sa dernière potion lui a explosé à la gueule. Mais je dois avouer qu'il me fait du bien, autant en manipulant mes engrenages qu'en discutant. C'est un homme doux, qui sait écouter. On sent qu'il s'y connaît en êtres humains. Peut-être a-t-il réussi à percer le secret des rouages psychologiques de l'homme. En quelques heures nous sommes devenus très complices.

Je viens d'embrasser la fille à langue d'oiseau et rien ne sera plus jamais comme avant. Mon horlogerie palpite tel un volcan impétueux. Pourtant ça ne fait mal nulle part. Enfin si, quand même,j'ai un point de côté. Mais je me dis qu'après une telle ivresse de joie, ce n'est qu'un maigre prix à payer. Cette nuit, je vais grimper à la lune, m'installer dans le croissant comme dans un hamac et je n'aurai absolument pas besoin de dormir pour rêver.

Mathias Malzieu, La Mécanique du Coeur, éd Flammarion 2007

23/12/2007

A la Croisée des Mondes

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Premier regard sur Lord Asriel.

Il changea de diapositive encore une fois. La photo suivante avait été prise de nuit elle aussi, mais sans clair de lune cette fois.

On voyait un petit groupe de tentes au premier plan, se détachant faiblement sur l'horizon bas, et à côté, un empilement désordonné de caisses en bois, avec un traîneau. Mais le principal intérêt de cette photo résidait dans le ciel. Des rayons et des voiles de lumière pendaient tels des rideaux, en boucles et en guirlandes, retenus par des crochets invisibles, à des centaines de kilomètres d'altitude, ou bien flottant en biais, portés par le courant de quelque vent inconcevable. (...)

- Pardonnez mon ignorance, dit le vieux Préchantre, de sa voix tremblante, mais si j'ai su un jour ce qu'était l'Aurore, je l'ai oublié. S'agit-il de ce qu'on appelle les Lumières du Nord ?

- Oui. Elle possède plusieurs noms. Elle est composée d'orages de particules chargées et de rayons solaires d'une intensité et d'une force extraordinaires, invisibles en eux-mêmes, mais qui provoquent cette radiation lumineuse lorsqu'ils entrent en contact avec l'atmosphère. Si j'avais eu le temps, j'aurais fait teinter cette photo pour vous montrer les couleurs, du vert pâle et du rose essentiellement, avec une touche pourpre tout en bas de cette formation semblable à des rideaux. Il s'agit là d'un cliché réalisé avec une émulsion ordinaire. Je vais maintenant vous montrer une photo prise avec l'émulsion spéciale.

Il retira la diapositive. (...)

Pendant ce temps, Lord Asriel glissait une autre photo dans le chariot de la lanterne. Elle montrait la même scène. Mais, comme avec les deux photos précédentes, la plupart des détails visibles à la lumière ordinaire étaient ici beaucoup plus sombres, à l'instar des rideaux rayonnant dans le ciel.

Toutefois, très haut au-dessus de ce paysage morne, Lyra apercevait une forme compacte. Elle constata que, comme elle, les Érudits assis près de l'écran se penchaient en avant pour mieux voir. Plus elle regardait cette photo, plus son étonnement croissait, car là, dans le ciel, on distinguait bel et bien les contours caractéristiques d'une ville : des tours, des dômes, des murs... des bâtiments et des rues suspendus dans le vide ! Elle faillit pousser un petit cri d'émerveillement.

L'Érudit Cassington dit :

- Ca ressemble à... une ville.

- Exactement, répondit Lord Asriel.

- Une ville d'un autre monde, assurément ? dit le Doyen, une note de mépris dans la voix.

Lord Asriel l'ignora. Un mouvement d'excitation parcourut certains Érudits, comme si, ayant rédigé des traités sur l'existence de la Licorne, sans jamais en voir une, on leur présentait un spécimen vivant qui venait d'être capturé.

A la Croisée des Mondes, Les Royaumes du Nord, Philip Pullman

 

22/12/2007

A la Croisée des mondes

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Début du livre

Par bien des côtés, Lyra était une barbare. Ce qu'elle aimait par-dessus tout, c'était escalader les toits du collège avec Roger, le marmiton, son meilleur ami, et cracher des noyaux de prune sur la tête des Érudits qui passaient en dessous, ou imiter les ululements de la chouette derrière une fenêtre, pendant que se déroulait un cours ; ou encore courir à toute allure dans les rues étroites de la ville, voler des pommes sur le marché, ou livrer bataille. De même que Lyra ignorait tout des courants souterrains qui régissaient la politique de Jordan College, les Érudits, pour leur part, auraient été incapables de percevoir le foisonnement d'alliances, de rivalités, de querelles et de traités qui constituaient une vie d'enfant à Oxford. Des enfants qui jouent, quoi de plus agréable à regarder ! Qu'y avait-il de plus innocent, de plus charmant ?

En vérité, Lyra et ses camarades se livraient une guerre dans pitié. (...) Cette rivalité, vieille de plusieurs centaines d'années, était aussi profonde que jubilatoire.

Pourtant, elle-même disparaissait quand les autres ennemis se faisaient menaçants. Parmi eux figurait un adversaire permanent ; il s'agissait des enfants des briquetiers qui vivaient près des carrières d'argile, méprisés par les enfants des collèges aussi bien  que par ceux de la ville. L'année précédente, Lyra et certains enfants de la ville avaient conclu une trêve pour lancer une attaque sur les briquetiers, bombardant les enfants des carrières avec des boules de terre glaise et détruisant le château tout mou qu'ils avaient construit, avant de les rouler pendant un bon moment dans cette substance visqueuse près de laquelle ils vivaient, si bien qu'à la fin du combat, vainqueurs et vaincus ressemblaient à un troupeau de golems vociférants.

A la Croisée des Mondes, Les royaumes du Nord, Philip Pullman