02/03/2008

«Il n'y a rien de plus beau qu'une clef, tant qu'on ne sait pas ce qu'elle ouvre.»

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Le secret de mon grand-père

 

Vous savez, c’était un petit peu l’antre du dragon, le repère des méchants, la porte des enfers. J’étais tout petit et mon grand-père m’en avait interdit l’accès.

-Tu pourras y entrer quand tu seras plus grand, disait-il.

Plus grand, j’avais cinq ans, je ne connaissais pas la peur et j’étais prêt à affronter toutes les aventures qui pouvaient s’y cacher.

Ce « y » c’était sa pièce, sa demeure, sa cachette. A l’étage, hors d’atteinte, coincé entre sa chambre et la salle de billard, c’était là que dérivaient tous mes rêves.

Puisqu’il ne voulait pas que j’y entre, c’est qu’il y avait du danger. Puisqu’il y avait du danger, il y avait un défi.

Je crois que je suis quelqu’un d’orgueilleux. On m’a plus souvent dit que j’étais égocentrique mais je pense que c’est bien par l’orgueil que je pêche et que je pêchais déjà alors.

Et mon orgueil qui se débattait comme un singe en cage ne cessait de me répéter qu’il était absurde que je ne puisse pas me glisser dans cet univers interdit, si lointain et si proche.

Me jugeait-on indigne, faible ou trop peureux pour affronter les monstres qui y étaient enfouis ?

La colère bouillait en moi dès que je voyais mon grand-père gravir les escaliers en milieu d’après-midi. Il partait encore sans moi.

J’ai tout essayer pourtant. Au début, j’essayais de le convaincre qu’il pourrait avoir besoin de moi, qu’on avait toujours besoin d’un plus petit que soi (c’est la maîtresse qui me l’avait appris).

Mais sitôt que les mots quittaient ma bouche, il souriait tendrement sans dire mot. Il me regardait avec les yeux de celui qui savait. J’avais l’impression désagréable qu’il s’amusait de mon courage, ce ma volonté et de mon ignorance quant à son univers.

-Patience, me disait-il.

Et il poursuivait sa route. Il ne se retournait pas mais je sentais bien qu’il gardait son sourire accroché au visage.

Au début, je le suivais, j’essayais d’entrevoir ce qui se passait quand il ouvrait la porte.  Je n’ai jamais rien vu. Il faisait sombre, plutôt même, il faisait un noir absolu.

Je me souviens que quand j’étais petit, même si mon orgueil m’empêchait de me l’avouer, j’avais peur de cette obscurité si dense. Pour moi, le noir était quelque chose d’anormal, d’immorale et d’effrayant. Il me fallait de la clarté, de la lumière, des couleurs.

Longtemps, quand j’étais couché dans mon lit chez mon grand-père et parfois chez mes parents, je me souviens que je faisais des cauchemars en imaginant l’envers de la porte en chêne. Je me voyais tourner la poignée dorée et pousser lentement le bois. Je ne voyais toujours rien à l’intérieur et je me trouvais coincé entre le hall et le noir, prisonnier entre deux univers.

Je glissais un pied. J’attendais. Je posais l’autre. Quelques secondes s’écoulaient, mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine mais rien ne se passait.

Puisant un courage que j’ignorais, je faisais quelques pas à tâtons et soudain la porte se refermait derrière moi dans un claquement sinistre. J’étais prisonnier et je sentais le sol disparaître sous mes pieds tandis que le vide m’aspirait.

C’est toujours à cet instant que je me réveillais, couvert de sueur et tremblant.

Peur ? Bien sûr, j’avais peur. Je rêvais éveiller de rentrer là–dedans mais je sais aussi que même si j’avais mis la main sur les clés, je n’aurais sûrement pas eu la force d’affronter les démons qui hantaient cet endroit.

Les mois ont passé, les années. Ma curiosité restait intacte, de même que tous les arguments qui la réfrénaient.

Pourtant, un jour, en rentrant des cours. J’avais onze ans, trois mois et neuf jours, mon sac à dos plein de devoir de math et un livre de Jane Austen dans les mains –ça faisait à peu près deux ans que je n’arrêtais pas de lire ; à dire vrai, je dévorais bouquin sur bouquin.

Je déposai mes affaires sur la table de la salle à manger et parti prendre un jus d’orange dans la cuisine. J’avais les clés de la maison et comme c’était sur le chemin de l’école, je repassais à peu près tous les jours en attendant que les parents ne rentrent du travail.

Le temps d’avaler ma boisson, je vis mon grand-père penché sur mon exemplaire d’Orgueil et Préjugé.

Il avait son regard fatigué et sa chevelure décoiffée. C’était un signe qui ne mentait pas, il venait de sa pièce. Au début, je croyais que c’était parce qu’il se battait avec des monstres mais à cette époque, je ne croyais plus fort aux monstres. Cependant, il existait encore suffisamment d’idées disponibles pour satisfaire à l’imagination d’un enfant de mon âge.

Quand enfin, il remarqua ma présence, il me fit signe de le suivre.

Je ne posais aucune question jusqu’à ce que nous arrivions au premier étage.

Il s’approcha de la porte interdite. Mon esprit se battait, j’avais peur qu’en disant quelque chose, il ne fasse machine arrière, mais j’avais aussi besoin d’une confirmation.

-Est-ce que…

Il me fit oui de la tête, tourna la clé. Mon cœur battait la chamade. Il ouvrit. Il faisait noir. Toujours parfaitement noir. Il fit un pas en avant. Il était rentré. Une vieille crainte réveillée en un éclair me faisait m’attendre à ce qu’il soit aspiré mais il n’en était rien. Il leva son bras gauche, toucha quelque chose sur le mur et soudain, une douce lueur berça la pièce.

Et je sus enfin ce qu’il cachait depuis tout ce temps. C’était…

09/02/2008

La cage

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La cage

Seconde Partie

 

Il attrapait la chair de poule rien que d’y penser.

 Affalé comme il l’était, il pouvait facilement atteindre la porte avec ses pieds. De nouveaux coups. Toujours le silence.

Sa prof de bio lui revint en mémoire. Qu’avait-elle dit à propos de la déshydratation ? Le corps a besoin d’au moins un litre et demi d’eau par jours, pas plus de trois jours d’eau de mer… Il s’en voulait maintenant de se temps passer à rire dans le fond de la classe.

Lysa, qui était la première à l’époque lui avait pourtant dit de faire attention. Il aurait peut-être dû l’écouter mais maintenant c’était trop tard.

Lysa, c’était elle qu’il venait retrouver. Il l’avait rencontré par hasard au coin d’une rue, un rayon de soleil dans ce voyage qui l’ennuyait à mourir. Il avait discuté quelques instants.

Les cours de biologie lui avaient réussi. Elle était devenue chirurgienne. Elle était à Rome pour un colloque d’une quinzaine de jours. A peu près le temps qu’il devrait rester.

Echange de numéros de téléphone et leurs activités respectives les rattrapaient déjà.

Le soir, il avait décroché le téléphone. Rendez-vous était pris dans cet immeuble.

Cet immeuble où il était entré un peu plus tôt avant de se retrouver enfermé.

Il ne serait pas là. Qu’allait-elle penser ? Bizarrement, il se rendait compte que ça avait de l’importance pour lui. Ça n’aurait pas été le cas dix ans plus tôt quand ils étaient ados. Il aurait même pris un malin plaisir à la contrarier.

Ils avaient changé.

Un bruit sourd. William suffoqua. Il y avait de moins en moins d’air dans la pièce. Il avait chaud. Ses tempes étaient en nage. Les murs se resserraient sur lui, prêts à le broyer.

Il jeta un nouveau regard au téléphone portable. Que se passerait-il s’il réessayait ?

Cette machine infernale deviendrait-elle alors complètement folle ? Le relâcherait-elle s’il restait calme ?

Il ouvrit son répertoire. Cette fois, c’est Lysa qu’il tenta de joindre.

Alarme. Le même bruit perçant répercuté en échos. Au même moment, la lumière s’éteignit.

Son cœur s’agita. Il n’aurait pas dû. Cette fois, il ne s’en sortirait pas.

Il conserva malgré tout le téléphone en main. Il était devenu le seul point lumineux dans cet enfer plongé dans les ténèbres.

L’enfer ? Y était-il arrivé, plus tôt que prévu ? Etait-ce cela sa peine, était-ce de rester seul dans un espace contigu et sombre, parfaitement isolé.

Ca ne se pouvait. Enfin, si c’était possible mais il ne voulait pas que ça se passe comme ça.

Il ne faisait pas vraiment ce qu’il voulait dans sa vie. Il s’ennuyait dans son travail qu’il remplissait pourtant à la perfection. Il avait des amis. Pas beaucoup, pas autant qu’il ne l’aurait cru. Il vivait seul, régnant sans partager sur son appartement à Paris.

Il n’avait laissé personne envahir sa vie. Il ne le ferait pas. C’était fini.

L’image de Lysa passa devant ses yeux. Son sourire, son regard. Il avait été captivé hier après-midi.

Un mur d’amertume le percuta. Ça faisait mal. Comme si la douleur matérielle d’être enfermé ne suffisait pas, il fallait en plus qu’il affronte sa vie.

Il ne saurait pas ce que la jeune chirurgienne pensait quand elle lui avait dit qu’elle avait espéré le revoir depuis des années ni pourquoi elle « avait attendu son appel toute la journée ».

Il y eut un nouveau bruit. Des moteurs se remettaient en marche. La broyeuse.

Une sueur froide. Il allait finir en carpette.

La lumière se rétablit lentement. Les néons clignotèrent avant d’irradier leur clarté blanche.

Puis, tout d’un coup, il bougea. Pas lui, la cabine entière semblait se déplacer.

Où allait-il ? Il n’était pas sûr de vouloir le savoir et c’est à nouveau aux titres des journaux qu’il pensa.

Un bip mélodieux. Comment pouvait-il donner pareil adjectif en cet instant. La porte s’ouvrit.

Etait-ce bon signe ? L’avait-on retrouvé ? Qui l’attendait là derrière ?

La lumière du jour lui sauta aux yeux. Il était sur la terrasse de l’immeuble. Le point de rendez-vous.

Il n’eut pas plus le temps d’analyser la situation qu’un corps se jeta sur lui et le serra à le broyer. Le parfum. Les cheveux. C’était Lysa. Il se jura d’essayer de changer plusieurs choses dans sa vie.

-J’étais si inquiète. Les techniciens ont mis un temps fou à réparer alors que je savais que tu n’aimais pas être enfermé. Pour redescendre, on prendra les escaliers, murmura-t-elle à son oreille.

La cage

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La cage

Première Partie

 

-Ohé ! Est-ce qu’il y a quelqu’un ?

William marqua une pause. Pas de réponse. Ca n’avait pourtant aucun sens. Une seconde plus tôt il était encore au milieu de la foule, entouré d’hommes et de femmes qui marchaient à ses coté.

-Vous m’entendez ? cria-t-il.

Ce n’était pas dans ses habitudes de s’énerver. Non. Il était d’ordinaire assez calme. Posé. Oui, c’est le mot. Mais cette atmosphère était étouffante, suffocante même. Ces murs de fers qui ne lui laissaient qu’un petit espace d’une mètre vingt de coté, ces lumières aveuglantes. Tout lui donnait le tournis. Il sentait son estomac se nouer. Il avait envie de vomir.

Il frappa sur ce qui semblait être la porte. Les coups résonnaient dans la cage.  Ses poings commençaient à lui faire mal. Il regarda autour de lui. Son attaché-case était toujours là.

-Bon Dieu, murmura-t-il.

On se demanderait pourquoi le garçon ne parlait qu’à voix basse mais sa tête le faisait atrocement souffrir et puis, sa mère avait l’habitude de le réprimander quand il jurait.

En deux secondes, la mallette était ouverte et il en déballait le contenu sur le sol, parquet de mauvaise qualité qui s’effritait par endroit.

Ses dossiers tombaient dans tous les sens en une masse informe. Une pomme, des biscuits et des chocolats qu’il avait subtilisés à l’hôtel les rejoignirent bientôt mais l’objet que William cherchait restait fermement coincé dans sa pochette.

Il n’avait jamais été très doué dans l’art du rangement à dire vrai. Son sac, son bureau, son appartement, sa chambre d’hôtel puisqu’il était en voyage d’affaire à Rome, tout n’avait toujours été qu’un immense fatras, un empilement d’objets posés au hasard des jours.

Néanmoins, il savait pertinemment bien qu’il devait se trouver là. Passant la langue, il se décida à plonger la main dans le cartable.

« Mouchoir,… chewing-gum, …, énumérait-il dans sa tête, encore un mouchoir, des caramels… »

Il prit note de récupérer les caramels plus tard cependant qu’il sortait enfin son graal.

Son téléphone portable, sale et poussiéreux après ce mauvais séjour brillait enfin dans sa main. D’un geste précipité, il ouvrit le répertoire. En temps normal, il aurait pensé au service de secours mais ses talents en Français, rivalisait avec ses pitreries en Anglais et en Italien.

Aussi, recherchait-il le numéro de Max. Il était venu ensemble faire ce voyage. Ca devait leur servir pour écrire leur article.

Ils avaient en effet tous les deux terminé leurs études il y a deux ans de cela. Au départ, il rêvait devenir écrivain mais un emploi stable était plus conseillé.

Arrivé au nom en question, il appuyant sur le petit téléphone vert. Un bip retentit dans toute la cabine. Ca résonnait comme un avertissement, un cri de refus, de rejet.

-Pas de réseau…

Sitôt, il se remit à frapper avec frénésie sur les parois, des pieds, des mains,… L’essentiel était qu’on l’entende enfin. Rien n’y fit. Personne ne venait lui ouvrir, aucun son ne transparaissait en dehors du lent ronronnement de la ventilation.

Il jura à plusieurs reprises avant de se rabattre sur le mur du fond. Il ne savait pas vraiment ou était le fond, le Nord ou le Sud. C’était le coté qui faisait face à la porte et c’est tout ce qui lui importait.

Il réfléchissait à sa situation, se demandant quand on allait venir le chercher, quand quelqu’un allait finalement remarquer son absence. Il avait de l’air mais pas plus à manger que deux ou trois caramels. Serait-ce suffisant ?

Lui qui était journaliste, il n’avait pas beaucoup de mal à s’imaginer les pires situations. Il voyait même déjà les gros titres s’afficher : « Un jeune confrère retrouvé mort à Rome », « La presse en deuil », « L’article de sa vie ».